Algérienne (18 articles pour l'instant) | | Fort de son expérience dancien ministre de la Santé, le Pr Mourad Redjimi, chef de service de cardiologie à lhôpital dHussein Dey, brosse un état des lieux concernant lévolution des maladies cardiovasculaires en Algérie.
LA TRIBUNE : Professeur Mourad Redjimi, quel état des lieux pouvez-vous établir sur les maladies cardiovasculaires en Algérie ?
Le Pr Mourad Redjimi : Avant de faire un état des lieux des maladies cardiovasculaires en Algérie, il faut savoir que celles-ci se scindent en deux catégories. Les maladies acquises dun côté et les maladies congénitales de lautre. Les maladies congénitales concernent essentiellement lenfant et surviennent à la naissance alors que les pathologies acquises sont celles quon acquiert à nimporte quel moment de notre vie.
Il y a plus de 30 ans, le rhumatisme articulaire aigu était la maladie du cur la plus répandue en Algérie. Elle concernait les enfants qui faisaient des angines à répétition mal traitées et qui se compliquent, devenant des maladies cardiovasculaires qui touchaient surtout les valves. Mais, à lheure actuelle, bien des changements ont fait que cest linsuffisance coronarienne qui sévit le plus. Il y a 30 ans, le rhumatisme articulaire aigu représentait 80% des maladies cardiovasculaires. Aujourdhui, 80% des cardiopathies sont des coronaropathies, même sil y a dautres maladies telles que lhypertension artérielle, qui touche près de 30% de la population, les myocardies et les endocardites. Linsuffisance coronarienne ne cesse daugmenter.
Quelles sont les causes de cette tendance à la hausse ?
Ce sont les mutations de la société. Linsuffisance coronarienne, qui regroupe une série de maladies dues à un manque doxygénation du muscle cardiaque (myocarde), le plus souvent secondaire à une atteinte des artères coronaires est une maladie acquise.
Alors quelle touchait, par le passé, des personnes âgées de 80 ans en moyenne, elle concerne maintenant des personnes de plus en plus jeunes. A titre dexemple, la semaine dernière, un jeune de 19 ans a été pris en charge dans notre service pour une coronaropathie sévère. Dans tous les foyers, de plus en plus de personnes sont touchées par un infarctus du myocarde ou par langine de poitrine.
Les mutations de la société qui sexpriment à travers le stress, la sédentarité, le tabac, la mauvaise hygiène alimentaire, la propagation du diabète, le cholestérol et lobésité qui ne cessent de se développer, font augmenter la prévalence de cette cardiopathie.
On ne peut ne pas mettre en cause les fast-foods et toutes les graisses cuites quils nous servent.
Il y a 30 ans, les Algériens mangeaient beaucoup plus de légumes que de viande et on sait très bien que les protéines animales sont les sources de ces maladies. Pour se protéger, il faut absolument manger sain. Les légumes cuits à la vapeur, le poisson et la viande de veau sont, par exemple, préconisés. Le poisson est un aliment fortement protecteur, mais il nest malheureusement pas à la portée de tous. Alors que dans les pays occidentaux on parle beaucoup de produits allégés en graisses et enrichis en oméga 3, chez nous ce sont les plats traditionnels, très épicés et très nocifs, qui sont mis en valeur.
Le produit le plus nocif que nous consommons nest autre que lagneau qui contient beaucoup de graisses alors que le veau est protecteur. Il y a une protection que nous pouvons prendre en adoptant une meilleure hygiène de vie, afin de nous éviter dêtre exposés à cette cardiopathologie.
Mais les gens nen ont pas conscience. Pensez-vous quil y a un problème de communication et de prévention ?
Je ne pense pas quil y a un manque de communication et de prévention. Les journaux parlent souvent de ces maladies. La communication existe mais il reste la forme de persuasion par cette communication. Il faut faire beaucoup de journées détude dont la finalité serait que le message parvienne aux citoyens. Il faut organiser des journées éducatives à la télévision. Il faut des revues spécifiques ou des pages entières consacrées à la santé.
Et quel rôle peuvent jouer les hôpitaux ?
Vous savez, les hôpitaux sont surchargés de patients malades. Il faut plutôt penser à impliquer la société civile et le mouvement associatif pour quils sollicitent les hôpitaux susceptibles de les aider à faire de la prévention ou de la formation à la prévention. Lhôpital est fait pour soigner et même si nous sommes aussi là pour protéger, il nest pas évident de faire de la prévention étant donné que les gens ne nous parviennent quune fois malades.
Ce qui reste important, cest dintensifier la lutte contre le tabac, car il est dramatique de constater que les jeunes fument de plus en plus tôt et des grandes quantités.
Lidéal pour contrer cette problématique, cest la prévention, pour diminuer la sévérité de la maladie, pour la faire reculer au maximum dans le temps. Cela permettra de la prendre en charge le plus tôt possible.
Il ne faut dailleurs pas attendre davoir un infarctus pour consulter. Dès que quelquun a des facteurs de risque, il ne doit pas hésiter à aller voir un médecin. A cet effet, il faut savoir que le maître symptôme est la douleur à leffort, qui cède avec le repos. Cest une douleur constrictive qui irradie vers les épaules, les poignets, le cou et les coudes.
Quen est-il de la prise en charge de ces maladies sur le plan des interventions chirurgicales ? Est-ce que les moyens techniques et les compétences dans nos hôpitaux sont conformes aux normes internationales ?
Il faut dabord souligner que la coronaropathie est un obstacle dans la circulation coronaire. On lève lobstacle par une angioplastie. Quand le malade arrive au stade opératoire, nous sommes obligés de contacter des chirurgiens et ce genre dopération nest pas facile. Il ny a pas assez de services de chirurgie pouvant prendre en charge tous les malades. La demande est bien plus importante que loffre. Depuis longtemps, on soccupe beaucoup de la chirurgie des valves alors que celle des coronaires a été délaissée. Donc, très souvent les hôpitaux, tout autant que les cliniques privées, font appel à des équipes étrangères qui sont habituées à ce genre de chirurgie. Lappel à celles-ci est dû au fait que pendant longtemps nos salles de chirurgie étaient surchargées par les problèmes de valves alors que les malades des coronaires partaient généralement se soigner à létranger. Mais la politique de diminution des prises en charge à létranger de ces malades nous oblige, depuis quelques années, à prendre en charge ces malades ici même. Donc, lhôpital militaire dAïn Naadja, le CNMS, lhôpital Mustapha Bacha, lhôpital de Bir Mourad Raïs, et celui de Constantine ainsi que les structures privées font de la chirurgie cardiaque.
Avec des compétences algériennes pour les chirurgies vasculaires et des compétences étrangères pour les chirurgies coronariennes ou la chirurgie des cardiopathies congénitales, car nous sommes insuffisamment dotés pour prendre en charge les cardiopathies de lenfant.
Ces étrangers viennent opérer et faire des transferts de technologie. Ils apprennent aux chirurgiens algériens à prendre en charge ces malades avec sécurité.
Concernant les moyens techniques, un matériel performant a été mis, ces dernières années, à notre disposition mais on ne peut sempêcher daspirer à un matériel encore plus performant, au vu du développement continuel des technologies.
Pour conclure, quel regard portez-vous sur la politique de la santé en Algérie ?
Dun point de vue général, il faut souligner que même sil y a une tendance à la hausse des coronaropathies et dautres maladies, la politique de santé a nettement amélioré la prise en charge des malades en Algérie. Il faut, cela dit, travailler sur la prévention et la prophylaxie qui représentent le moyen idéal de contrer cette problématique.
Par La Tribune |